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Milène Tournier – dans un élan inépuisable


J’ai rencontré Milène Tournier au Havre, à l’occasion de la deuxième édition de « Poésir à Danton ». Le 1er février 2025, elle était invitée au Conservatoire Arthur Honegger en compagnie du poète Eric Ardouin qui présentait ce jour-là des extraits de son nouveau recueil Long Courrier (Ed. Lignes d’Horizons).

« Poésir à Danton » est une manifestation organisée par Lignes d’Horizons, petite maison d’édition passionnée, créatrice d’événements poétiques au Havre, à laquelle j’ai la joie de participer.
Nous nous installons régulièrement au quartier Danton, quartier du Havre, populaire et animé, où la poésie est vivante ! Ce week-end-là, la Petite Librairie, le pôle Simone Veil et le Conservatoire nous avait ouvert leurs portes pour une rencontre dédicace, un atelier d’écriture et une lecture musicale.

La poésie n’est pas chose mentale, mais corps et présence. La lecture donnée par Milène au Conservatoire en a témoigné. Je la remercie d’avoir accepté de s’entretenir avec moi.

Propos recueillis par Anne-Marie Zucchelli, le 1er février 2025



« Etre comme un caméléon »

Milène, j’ai eu le plaisir d’assister à ta lecture.
Une lecture donnée de tout ton corps. Entièrement dans le mouvement. Libératrice de sensations vivifiantes.
Par tes mots et tes gestes, il m’a semblé que tu mimais le monde et que tu nous emportais dans son élan.

J’aime le mot mime. J’ai l’impression qu’il m’autorise à coller à ce que je vois et d’avoir en même temps conscience que je m’y colle exprès, que c’est aussi une mise en forme.
Pour savoir comment faire à mon tour, je regarde les gens, tous les gens.
Mimer me permet d’être comme un caméléon. Je fais le geste à mon échelle. Souvent un geste de la main. Comme dans une danse pendant laquelle je n’attraperai que la main. Ou bien, je bouge le visage, juste pour sentir, même vaguement. Je colle la joue, le cœur aussi.
Mais la vérité n’est pas atteignable et jamais on ne touchera au mystère de l’autre.
Je mime et pourtant j’aime les lectures neutres. Pour ma part, je n’en suis pas capable, alors autant me laisser aller ! Il y a dans le mouvement quelque chose qui me paraît bizarrement rejoindre l’écriture. L’écriture sortant du corps. Ou n’en sortant pas. Quelque chose qui cogne.
Le mystère reste entier et pour cela aussi, je crois n’avoir pas peur – ou pas assez peur – des figures, des silhouettes, voire des clichés, comme lorsque je dis « le vieux », « le clochard ». Cela fige une silhouette. Je pourrais dire « l’homme » ou « la femme », mais j’ai besoin de dire « la vieille », comme j’ai besoin aussi de faire une grimace.




Marcher sans fin

J’ai aussi découvert ton travail à travers les poèmes visuels que tu publies sur ta chaîne Youtube. Ce sont des déambulations au long desquelles tu te saisis des images du monde en même temps que des mots.
Marcher pour ne pas s’appesantir. Donner un élan au corps pour laisser venir les mots.
Tes poèmes nouent de vifs dialogues entre le regard et le monde.

Je suis née à Nice. Le sud est ma rive natale et représente la lumière, la mer, ma famille, les après-midi et les marches.
Je suis aussi professeure-documentaliste dans l’Essonne, actuellement en disponibilité.
Parmi les différents projets que je construis, la marche vient en premier. Je ne passe pas une journée sans marcher. C’est un besoin. Je marche surtout en ville, car j’y suis plus habituée et je sais moins regarder la campagne.
La marche, c’est du temps. Du silence. C’est le corps et une sorte d’élan tranquille. C’est la solitude et la chose qui m’est la plus naturelle. C’est l’inépuisable aussi, car ça fleurit et surgit partout. La marche, c’est du sans fin.
Marcher me libère du malaise d’être humaine et me permet de m’enlever à moi-même mes limites. Je me dis, « regarde, il n’y a que cela à faire, il n’y a rien d’autre en jeu ».
Alors, je me promène avec mon téléphone et je photographie ou je filme.
J’ai une forme de routine qui fait cela ne me dérange pas de filmer quinze fois le même sujet, un pigeon par exemple. Ensuite je fais un montage très simple et j’inscris mes textes sur la vidéo.
Je les écris à partir d’associations et de sauts. J’adore le mot « comme ». Je fais cela le soir-même, à l’échelle de la journée.




« Les choses me bouleversent »

Dans les textes que tu nous as lus, les personnages sont nombreux. Comme lorsque tu pars en quête d’images dans tes poèmes-vidéos, il me semble que tu cherches tes mots comme un chasseur à l’affût.
Quelques traits saillants, des paroles surprises … et la personne apparaît.
Il s’agit moins d’en faire le portrait que de questionner sa présence et ta place à côté d’elle, dans un écart délicat entre le « il » ou le « elle », et le « je » qui survient au détour d’un texte.

Ma poésie est de l’ordre du regard.
J’ai besoin de voir pour écrire. Presque une vue prosaïque. C’est par là que j’entre dans l’écriture.
Si j’étais peintre, je ferais des croquis de la vie quotidienne comme les dessins réalisés par Hokusai.
Drôlerie, légèreté, poésie … il ne se passe pas un jour sans que je ne regarde les dessins de Sempé et que j’en envoie à quelques personnes.
Dans ma poésie, je me saisis de scènes porteuses de tendresse. Ou parfois de rire, car quelque chose dans le rire me touche.
Les choses me bouleversent.
Certains se reconnaissent et d’autres moins. Certains sont touchés et d’autres gênés.
J’écris aussi sur mes parents : j’ai pu le faire une nuit parce j’étais dans un train, qu’il roulait et que j’étais au milieu d’inconnus. Dans le livre, il est écrit « le père », « la mère », mais maintenant lorsque je lis le poème à voix haute, je dis « mon » et « ma ». J’assume. Au plus près.




« Fermer les yeux et écouter »

Tu es également dramaturge et tu as soutenu un doctorat en Etudes théâtrales. Le théâtre apparaît donc comme un chemin persistant à travers ta vie.
Toi-même, lorsque tu es sur scène pour lire tes poèmes, tu ne caches pas ton émotion et cela donne envie d’abattre le masque qui est en nous. Quel est ton rapport au théâtre ?

Le théâtre m’est moins facile à écrire.
Je vais en voir, mais l’espace compte moins pour moi que les voix. J’adore fermer les yeux et écouter.
Dans le théâtre, c’est la voix qui compte.
J’ai publié une pièce aux éditions Théâtrales, qui s’intitule Et puis le roulis. Un enfant répond à ses parents. Il y a beaucoup de monologues et peu de dialogues.
Tout est parti d’un jour où je visitais une grotte, lorsque j’ai entendu un petit garçon demander à sa mère : « est-ce que je vais mourir ? » et la mère avait répondu « oui ».
Dans la pièce que j’ai écrite, la mère lui dit « non ».
J’aime surtout écouter les voix des autres. Mes mots dits par des acteurs, c’est très beau.
J’ai rarement entendu ma poésie dite par d’autres poètes. Les lectures que je donne ne sont pas très importantes. Pourtant un peu quand même ! C’est quelque chose que j’aime. Une jolie façon de passer les textes.





Milène, tu ne connais pas Le Havre. Qu’est-ce que tu attends de ta marche de demain ?

Me lever tôt. Voir la ville vide. Peut-être le matin, aller vers la mer.


Milène Tournier, « Le mort lancé comme un nénuphar dans la pudeur des joncs », Le Havre, 2 février 2025





Pour voir les poèmes vidéos de Milène Tournier :https://www.youtube.com/c/MileneTournier
et tout particulièrement celui sur le Havre, « Le mort lancé comme un nénuphar dans la pudeur des joncs » : https://www.youtube.com/watch?v=ZWtIEA2EXmk

Sur les activités de Lignes d’Horizons : https://www.facebook.com/Verslehavre/









Milène Tournier, Et puis le roulis, Editions Théâtrales, 2018












Milène Tournier, L’autre jour, Editions Lurlure, 2021











Milène Tournier, Se coltiner grandir, Editions Lurlure, 2022











Milène Tournier, Ce que m’a soufflé la ville, Ed. Le Castor Astral, 2023

1 réflexion sur “”

  1. Ce fut un grand bonheur de découvrir Milène à l’occasion de cette lecture. Elle m’a bouleversée, enchantée, bousculée, fait sourire et fait rire aussi. Merci.

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