Valérie M., “La poésie, un texte, une voix, une vibration” (France)

Valérie M., femme engagée, porteuse d’exigences sociales, écologiques et humaines, est aussi une lectrice. Au festival Voix vives en Méditerranée qui se tient à Sète tous les ans en juillet, elle découvre la poésie. C’est son expérience de lectrice qu’elle nous livre à travers cet entretien.

Propos recueillis par Anne-Marie Zucchelli, Aulnay-sous-Bois, 4 décembre 2021.

Écouter la poésie
J’ai découvert la poésie tardivement et c’est à Sète que j’ai commencé à l’apprécier. Ce que j’ai expérimenté pendant ce festival, c’est l’écoute. C’est le son. De la poésie j’aime les sonorités. Je suis à chaque fois davantage touchée par la poésie lue dans sa langue maternelle. Je le suis parfois beaucoup plus par les textes que je ne comprends pas, lorsqu’ils sont lus par leur auteur. Je cherche à ressentir l’émotion d’une autre personne et à travers elle, son vécu. Me laisser traverser par des mises en mots. Les émotions à l’état brut. C’est très direct. Ressentir la poésie. La ressentir à travers la voix de son auteur. La voix de l’autre. La poésie m’est venue ainsi à travers les voix de personnes qui me l’ont donnée gratuitement tout en livrant beaucoup d’eux-mêmes.
Dans ce lieu, j’ai trouvé cela admirable. J’y suis allée huit fois. Le format proposé par le festival me touche. Je pense qu’il a une dimension spirituelle. À écouter la poésie, assise dehors dans les rues de la ville, j’ai le sentiment d’être connectée au vivant, au ciel, à la terre, à la mer, aux êtres animés et inanimés. Écouter la poésie dans ces circonstances me permet d’être davantage encore connectée au vivant.

La ville où je suis roi
« Où sommes nous enfin – nous allons nous errons
Deux ombres fatiguées, étonnée de la vie…
Mais rien n’est impossible et nous nous reverrons
Un soir, dans une rue, une ville, un pays…

Je le sais, je le sens, ce sera comme un rêve
Tout fleurant bon les sons de lointaines musiques,
Et nous ne saurons plus si un instant s’achève
Ce sera comme un rêve en des choses magiques. […] »

Yves Masselot – Editions de la revue moderne – 1959

Des récits de vie 
Je ne relis pas forcément les poèmes que j’ai entendus. En revanche j’aime lire chez moi la poésie de personnes que je connais. J’aime avant tout mettre un visage. J’ai besoin d’incarner le texte. La poésie est une rencontre avec une personne physique.
Dans mon travail professionnel, je développe cette dimension d’écoute. Depuis très jeune je préfère écouter plutôt que parler. C’est une vraie nourriture que d’écouter l’autre. Dans mon travail, j’écoute des personnes qui ont besoin d’accompagnement, d’aide, de soutien. À chaque fois ce sont des récits de vie. Ces personnes me font confiance quand elles déposent leur histoire. Du coup je conçois mon travail avec un niveau d’exigence important parce que je ne veux pas les décevoir. La relation d’aide, c’est avant tout le partage d’un humain à un autre.
Je cherche dans la poésie ces récits de vie. La poésie témoigne d’une manière d’être au monde. Elle est une nourriture pour moi. La différence avec une parole de la vie quotidienne, c’est la forme. La beauté recherchée à travers la mise en mots. Par exemple, les auteurs et autrices qui viennent de pays en guerre parlent magnifiquement du désespoir. Ils me bouleversent. Vivre avec eux ces émotions me permet de me dire que je suis toujours sensible aux autres et dans l’empathie. J’ai besoin de m’assurer que je suis bien toujours dans une capacité de réception et d’accueil et non pas blasée. Je pense particulièrement aux textes de James Noël, auteur haïtien et à la poésie d’une femme de Beyrouth dont je ne me souviens plus du nom.

Un partage
Le fait d’aller à Sète avec mon compagnon François et de partager avec lui la beauté est important pour moi. Cela cimente vraiment notre couple et lui donne une autre dimension que celle du quotidien.
J’aime partager la lecture avec des amis. Se faire connaître mutuellement des œuvres. Je participe à l’association « De Vives Voix » qui a été créée il y a trois ans et qui propose ces rencontres autour de thèmes divers. J’y ai découvert par exemple Valérie Perrin, autrice que je lis maintenant. Après chaque rencontre, je ressors avec un livre nouveau : actuellement je lis celui que François Maspero a écrit sur son voyage dans le RER B avec une photographe.
Les médiathèques des villes où l’on a habité sont ma deuxième maison. J’ai beaucoup lu a mes enfants quand ils étaient petits J’adore lire à haute voix. Dès que c’est possible je le fais encore. J’aime m’entendre lire. C’est ma voix portant une parole construite par quelqu’un d’autre. Je me sens comme un vecteur. Je véhicule quelque chose qui a été pensé par un autre. Je suis une courroie de transmission. Je transmets un imaginaire et en le lisant à voix haute je l’anime. Je lui donne de la vie. Je m’amuse, j’aime faire les voix d’animaux. Je me libère. Grâce à la psychophonie je m’autorise à développer ma voix et même à chanter.

Insolence 
« Perchée sur un “pétard de sort”
L’insolence de cet enfant..
L’insolence de ce bonheur
A la barbe des jeteurs de sort..
L’insolence de cette fleur
Que personne ne peut cueillir..
L’insolence de cette vie
Née d’une graine
Dans la faille du macadam !.. 

Suspendue au rayon de soleil,
La chanson de Mimi Pinson..
Eclaboussé en plein dans la mare,
Le saut de Gavroche..
Ruisselant sur la ville entière
Le bouquet du feu d’artifice.

Il n’y a pas de fermeture
Pour l’insolence :
Elle brandit son étendard
Dans tous les jardins publics..
Elle saute dans l’ascenseur..
Elle plonge dans l’aquarium..
Elle éclate de rire
A votre nez..
Excusez du peu ! »

Béatrice Dexheimer – La nouvelle Pléiade – 2013

Un mouvement, une onde, une vibration
Je suis curieuse de tous les arts. J’aime voir le beau partout et être touchée. Par les livres, le théâtre, la peinture… J’ai un amour tout particulier pour la danse contemporaine. La danse porte pour moi la même dimension de recherche de la beauté. J’ai dansé quand j’étais jeune. Je suis très sensible au langage du corps.
Le corps dans la nature. Mes paysages intérieurs et ceux où j’aime me promener sont les bords de rivières, les cascades, les forêts, les paysages vallonnés. Ces lieux un peu clos, délimités, contenants, où tous les éléments sont là en même temps : une eau claire, le minéral, les arbres. J’ai besoin marcher en forêt, d’enlacer un arbre, de toucher des feuilles, de marcher sur la terre, de ressentir cette énergie végétale. J’aspire à habiter dans un lieu de vie proche de cette nature.
Je pense à un livre qui me touche particulièrement : Sido de Colette. La mère de Colette était une horticultrice passionnée qui a vécu en Bourgogne, à Saint-Sauveur en Puisaye. Elle cultivait dans son jardin des essences lointaines. Elle était aussi une lectrice généreuse et avait une relation d’amour magnifique avec sa fille, qu’elle appelait « Beauté, Joyau-tout-en-or », « Chef-d’œuvre ». A travers des jeux, elle proposait à sa fille un imaginaire auquel Colette répondait.
Pour moi la poésie que j’écoute, la voix sonore qu’elle a, est comme le ruisseau qui s’écoule. Comme l’huile essentielle que l’on extrait de la plante en aromathérapie. Un extrait pur qui apaise, dynamise et renforce l’immunité. On est dans l’accueil d’une énergie qui pénètre notre corps, que l’on respire, ingère ou met sur sa peau. On communie avec la plante pour améliorer son état de santé.
La poésie, c’est le souffle de la vie qui sort. Quand j’ai accouché de mes enfants, j’ai sorti des sons que je ne connaissais pas du tout, des sons gutturaux. La poésie est une vibration. Comme le lien que j’ai avec la forêt et les arbres, elle est importante parce qu’elle me relie aux autres et à la nature. J’aime être traversée par les récits et les poèmes. Ils sont porteurs d’une vibration vivante.

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