Béatrice Pardossi Sarno, « la lecture en partage » (France)

Béatrice Pardossi Sarno a fondé avec son amie Marie Michaux, la plateforme « Tout avec presque rien » sur laquelle elles créent et diffusent des podcasts consacrés à la littérature : des « Voyages littéraires » autour des livres et leurs auteurs, des lectures de « contes de fées » et des interviews « Aux marges de la littérature ». Béatrice prête sa voix. C’est elle qui compose et enregistre chaque émission – lectures, commentaires et musiques. Marie illustre les émissions, mixe le résultat final et s’occupe de la mise en ligne. Elles sont toutes les deux animées par un même désir de partage : transmettre leur enthousiasme et donner à leurs auditeurs l’envie de lire à leur tour.
C’est de cette expérience dont témoigne aujourd’hui Béatrice.

Le plaisir de lire est venu tardivement à Béatrice. Mais il est venu avec surabondance et dans le rire. C’est un livre, puis tant d’autres livres, qui lui ont ouvert des chemins où elle se lance avec passion.

Mon moteur, c’est le partage : relever ce qui est beau, ce qui vibre, ce qui est vivant, et s’en émouvoir avec d’autres. C’est redoubler le plaisir !
La lecture a été une révélation tardive. J’avais autour de 35 ans quand j’ai vraiment aimé lire la première fois. Un jour, sur un conseil d’une amie, j’ai lu Marguerite Duras, non pas le livre dont elle m’avait parlé, mais Le marin de Gibraltar. La chaleur écrasante du mois d’août à Florence, l’état de torpeur dans lequel le héros est plongé au tout début du livre, je connaissais cela pour l’avoir vécu durant les étés de ma jeunesse, ma famille étant originaire de là. Je trouvais remarquable que cela puisse être aussi bien écrit. Puis, lorsque le héros se retrouve dans un musée, en extase devant une toile, un détail a déclenché en moi un tel fou rire que je n’arrivais pas à me calmer, même en relisant le passage. J’ai pris conscience tout à coup du pouvoir des mots et de leur effet physique. Comme je suis entière, depuis j’ai lu tous les Duras que j’ai trouvés. J’ai été subjuguée par son écriture, mais surtout par ses compositions. Par exemple, pour écrire Le Ravissement de Lol V. Stein, Duras part du point où naît ce ravissement. Le reste du livre, ce sont des ondes. Elle construit tout à partir de ce point-là.
La littérature a changé ma vie. Elle est devenue une compagne quotidienne. Maintenant avec les podcasts, j’imagine aller chercher les personnes qui, comme je l’ai été, n’y sont pas encore sensibles.

Avant d’aimer lire, j’ai toujours écrit des textes brefs. Des jeux avec les mots et les sons. J’écrivais aussi pour les enfants des histoires que j’illustrais car j’aime dessiner.
J’ai pris une année sabbatique pour donner une forme à tout cela. Le matin, j’accompagnais mes enfants à l’école puis je partais marcher pendant des heures au cours desquelles je prenais des notes. En rentrant, je faisais ce que j’appelais des « gammes » parce que je suis musicienne : je jouais avec un mot, ses sonorités et la forme des lettres qui le composent.
Quand je marchais dans Paris, par exemple, je faisais des gammes à partir des noms de stations de métro dont certains sont très énigmatiques. J’ai créé le blog « Ceci est une boîte à jeux ». Après les gammes, je faisais des « morceaux », de courts textes ou des nouvelles que je travaillais. Je les groupais dans des pêle-mêle que j’éditais, chaque fin d’année, à petit tirage artisanal, numéroté, sous le nom d’édition « Tout avec presque rien ». J’ai édité sept pêle-mêle en tout.

Le premier livre que j’ai publié chez un éditeur extérieur s’intitule « Madame Betty ». Ce sont des chroniques, des textes humoristiques inspirés par la concierge de mon immeuble à Paris. La semaine de sortie du livre, l’éditeur m’a proposé de présenter mon travail d’écrivain et m’a donné un créneau de quelques minutes chaque jour pendant une semaine sur sa webradio. Grâce à mon frère musicien qui avait un studio d’enregistrement, j’ai inventé un format de lecture accompagné de musique. J’ai compris que mettre en valeur les mots passait aussi par les sons. À la fin de la semaine, l’éditeur m’a offert de faire une émission tous les mercredis soirs, pour parler des livres que j’avais lus et aimés. Ainsi est née l’aventure des podcasts littéraires.

Le podcast : une lecture subjective et créatrice.

Depuis Duras, chaque fois que je lis un livre j’écris des notes de lecture. Elles sont subjectives. C’est comme si je dialoguais avec le livre. Je note ce qui me surprend et m’émeut. Parfois, je m’indigne contre l’auteur, sur tel ou tel passage. Je repère avec précision les procédés d’écriture et comment ils déclenchent des effets. Je recopie les extraits qui m’ont touchée. J’aime beaucoup recopier des textes que j’aime. C’est un peu comme reproduire une peinture, on se fond en quelque sorte dans la peau de l’auteur. Ces annotations sont le squelette de mon podcast. J’y ajoute des recherches sur le contexte et l’auteur. Le but, c’est d’essayer de cerner son univers.
Le premier livre que j’ai choisi est celui de Romain Gary, La vie devant soi. J’ai eu aussi parfois la chance de travailler étroitement avec certains auteurs comme Caroline Rocca et Jean-Michel Neri. L’année dernière, j’ai été sollicitée par le festival de la Francophonie, organisé par l’Ecole française de New York. J’y ai participé de façon virtuelle. Dans la liste d’auteurs qu’ils m’ont proposés, j’ai choisi Alexandre Feraga et son livre, Après la mer. Ça a été un bonheur car il m’a raconté les circonstances d’écriture de son roman et des anecdotes que je n’aurais jamais pu connaître. Du coup, le podcast s’est construit en plusieurs couches : ce que j’ai lu et relevé, ce que l’auteur m’a appris et les musiques qu’il a choisies. Comme il est amateur de jazz, j’ai découvert de très beaux titres grâce à lui. Parce que les 20 minutes du podcast ne permettent pas de s’attarder sur tous les détails, Marie et moi préparons en parallèle de chaque émission une page du site qui en précise et développe tous les aspects.

“Imaginez, vous venez d’avoir dix ans. Ce sont les premiers jours des grandes vacances. Ce livre aurait pu raconter l’histoire d’amour entre Alexandre et Dorothée. Aimer à dix ans, c’est une affaire sérieuse !  
Au lieu de cela, Alexandre Feraga nous révèle comment à cet avant-goût de paradis s’est superposé un véritable enfer
.
À défaut de mots, l’enfant observe. Alexandre Feraga nous livre les pensées de cet enfant. L’exercice d’écriture est posé : au regard de l’enfant se superpose notre regard d’adulte. La lecture se dédouble. C’est un peu comme un conte de fées à l’envers : On écoute l’enfant nous raconter sa réalité, comme un enfant écouterait un adulte lui raconter un conte. Avec le même émerveillement, la même tension qui monte au fil des pages… Tendre ou cruel ? Alexandre Feraga joue avec les clichés : l’enfant découvre, et nous, nous savons. C’est ce décalage qui nous fait sourire au fil des pages : on mesure l’innocence grave qui habite l’enfant.(Tout avec presque rien)
https://toutavecpresquerien.com/apres-la-mer-de-alexandre-feraga/


p. 28 “Je me suis accroché à ces images de mon père (…) pour les faire durer en les racontant, comme quand on écrit très gros pour faire croire que notre rédaction est très longue.
p. 94″ Les mots sont sortis de ma bouche en se bousculant, ils voulaient tous être le premier.
p. 149″ J’essayais d’accrocher quelques mots, mais c’était comme vouloir retenir des confettis lors d’une bourrasque.

Alexandre Feraga, Après la mer, Paris, Flammarion, 2019

“Tout avec presque rien”, l’inventivité au service de la lecture

« Tout avec presque rien » : j’ai ce titre en tête depuis ma jeunesse. Il vient du temps où ma mère cousait dans le grenier, lorsque j’étais enfant et que je cousais près d’elle pour mes poupées. Elle avait une machine et moi je cousais à la main. Avec les bouts de tissus qui tombaient j’avais le droit de faire ce que je voulais. Je me suis rendue compte que moins j’avais de tissus, plus j’étais ingénieuse. Puisque les morceaux manquaient, je faisais des assemblages. La difficulté ajoutait de l’inventivité.
Ce titre s’accorde à tout. Il pourrait être celui d’une maison de couture ou d’une boutique de recyclage. Il correspond bien au domaine de la création visuelle ou sonore, car ce qui reste d’un livre, c’est impalpable et presque rien !

Marie travaille avec moi depuis que j’ai voulu créer un site pour présenter mon travail d’écrivain. Je me suis aperçue très vite de notre incroyable complémentarité : l’une stimule l’autre dans sa créativité. Lorsque j’ai une idée, je lui en fais part et elle la sublime et la porte au-delà de ce que j’imaginais ! Notre collaboration est très précieuse. Je crois que c’est un privilège rare que pouvoir vivre cela, surtout pour moi qui place le partage comme valeur de base.
Marie a fait les Beaux-arts, sa spécialité était la céramique. C’est une artiste visuelle. Son trait est stylisé, j’aime beaucoup sa façon de dessiner. Au début de notre collaboration, nous avons créé des dessins animés à partir du personnage de mon livre “Madame Betty” : j’ai dessiné le personnage de départ et Marie lui a littéralement donné vie. Pour les podcasts, Marie a carte blanche pour faire la vignette d’illustration et la vidéo de la bande-annonce. En parallèle, je lui donne des expressions tirées des livres et elle fait des dessins qu’elle poste sur Instagram. C’est elle aussi qui réalise le mixage.

Tout de suite la musique a pris une grande importance. À présent, le choix des musiques est à part égale avec le plaisir que j’ai à écrire le texte du podcast. Les podcasts sont un prétexte pour découvrir de nouvelles musiques. Au fur et à mesure que je rédige, cela me donne des idées de musiques et de fil en aiguille j’explore de nouveaux mondes musicaux à intégrer à ma voix. Je veux créer une ambiance générale, un habillage, mais pas seulement ! Lorsque le sujet s’y prête, les musiques sont partie prenante de l’histoire du livre. Par exemple j’ai construit le podcast consacré à 1984 de Orwell à travers l’histoire du rock, parce que, de David Bowie à Radiohead, ce livre a inspiré de très nombreux groupes.
Depuis quelques temps, avec Marie nous développons les sons, les bruits. Mais nous les utilisons surtout pour créer des ambiances dans notre série de podcasts sur les contes de fées.

1984, un roman de circonstance, écrit pourtant en 1949 par George Orwell. Le futur pour Orwell, le passé pour nous. L’occasion de faire un bilan… Où en est notre monde ? 
Une traversée du le roman à travers une sorte d’histoire de la musique : David Bowie, Muse, Radiohead, Rage against the machine, etc. Tous ont été inspirés par cette histoire visionnair
e.(Tout avec presque rien)
https://toutavecpresquerien.com/1984-de-george-orwell/

« Jour par jour, le passé était mis à jour. On pouvait ainsi prouver, avec documents à l’appui, que les prédictions faites par le Parti s’étaient trouvées vérifiées. L’Histoire tout entière était un palimpseste gratté et réécrit aussi souvent que c’était nécessaire. » 
Georges Orwell, 1984, édition originale, Secker and Warburg, 1949

Nous avons créé trois séries :
– Les « Voyages littéraires », des podcasts de 20 minutes consacrés à un livre et à son auteur.
– « Raconte-moi les contes », sans contrainte de temps car j’y fais la lecture intégrale du texte original ainsi qu’une petite mise en contexte de l’histoire du conte. Pour cette série, notre site présente toute une documentation qui est notre plus-value. On est souvent repérées grâce à ces contes. Dernièrement, une webradio nous a contactées car ils cherchaient des créateurs dans le domaine du conte. Il paraît que nous sommes parmi les 15 créateurs français spécialisés autour du conte de fée.
– « Les Marges de la littérature » sont des podcasts consacrés à des interviews. J’y suis moins à l’aise car ils sont moins écrits.

J’ai la sensation à travers chaque podcast de raconter une histoire. Mais pas l’histoire du livre, car j’ai pour principe de ne jamais dévoiler ce qui est raconté. J’ai deux choses en tête : ne pas ennuyer et donner envie d’en savoir plus. C’est comme le rituel du soir avec des enfants, comme un rendez-vous. J’aime créer un rituel feutré. Je ne prends pas la même voix que dans la vie. Je veux que l’auditeur soit ravi et transporté dans un autre monde. La voix et la musique contribuent à créer cet enchantement. Elles sont comme de beaux habits enveloppants qui protègent et embarquent. C’est pour cela que Marie a choisi le titre « Voyages littéraires ».

J’espère que nos podcasts ont une identité forte et qu’ils sont reconnaissables à un état d’esprit : « Tout avec presque rien », c’est conserver une part d’enfance. A chaque fois c’est un bonheur quand quelqu’un laisse un commentaire. Les messages d’inconnus sont un émerveillement. En général, ils mentionnent la voix. Certains disent qu’ils sont allés acheter le livre, et là, pour nous, c’est une victoire !
Notre rêve serait de ne vivre que de cela et nous cherchons actuellement à nous professionnaliser. Nous essayons de sortir un podcast tous les quinze jours ou trois semaines. Le dernier Voyage littéraire consacré à L’Herbe rouge de Boris Vian est sorti la semaine dernière. Notre prochain podcast reprendra le conte « Peau d’âne ». Nous allons coupler la version de Charles Perrault avec celle de Giambattista Basile, une version napolitaine écrite 50 ans auparavant, dont le titre est « L’Ourse ».

Entretien avec Anne-Marie Zucchelli, 18 février 2022

https://toutavecpresquerien.com/

1 réflexion sur “Béatrice Pardossi Sarno, « la lecture en partage » (France)”

  1. Quel belle interview !
    Bravo à Anne Marie pour cet entretien qui nous a révélé le parcours passionnant de Marie et Béatrice qu’on a envie de suivre et d’encourager pour développer cet extraordinaire amour de la littérature

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