Alexandre Bord, “Défendre ardemment la création poétique contemporaine”

Alexandre Bord est éditeur. Il dirige la jeune collection L’Iconopop en binôme avec la romancière et poète Cécile Coulon. Au sein des éditions de L’Iconoclaste, L’Iconopop défend une poésie ouverte à la chanson et au slam, parfois postée en ligne avant d’être publiée.
Alexandre Bord est un lecteur fervent. Dans cet entretien, il nous parle de son amour pour la poésie et de son engagement pour la défendre et élargir son lectorat.

Propos recueillis par Anne-Marie Zucchelli, Sète, Festival Voix vives, 26 juillet 2022



Aimer la poésie : la lire, l’écouter, la dire… et l’éditer… ? Pourquoi devenir éditeur ? Quelle nécessité est à l’oeuvre ? Quel cheminement y mène ? Quelles rencontres l’ont rendu possible ?

Avant de devenir éditeur, j’ai travaillé à la Librairie de Paris, d’abord comme caissier pendant un an, puis libraire au rayon BD pendant deux ou trois ans. Après cela, j’ai eu l’opportunité de m’occuper du rayon poésie. C’est un rayon sur lequel les libraires ont une grande liberté car il est moins soumis à des injonctions médiatiques et commerciales. C’était pour moi un immense terrain de jeu. J’ai alors défendu ardemment la création poétique contemporaine, que je trouve si riche, en tentant de capter de nouveaux lecteurs qui étaient réticents à lire de la poésie.
C’est à la Librairie de Paris que j’ai rencontré Cécile Coulon et nous avons découvert notre passion commune pour la poésie.
Lorsque Sophie de Sivry, fondatrice des éditions de l’Iconoclaste, a eu l’idée de la collection Iconopop, elle a demandé à Cécile de la diriger. Mais Cécile ne se sentait pas de le faire toute seule. Elle m’a proposé de le faire en binôme avec elle. Je connaissais ce côté-là du métier du livre car j’avais fait le master d’édition à Paris IV et des stages chez Albin Michel et Plon.

J’ai accepté de quitter la librairie pour me lancer dans l’aventure.
L’idée de Sophie de Sivry était de créer une collection en adéquation avec de nouvelles pratiques d’écriture et de lecture, comme celles qu’on voit sur Instagram et Facebook. Il y a là une vraie liberté de fonds et la forme libre est privilégiée.
Certains auteurs ont développé une communauté de lecteurs très importante sur les réseaux avant d’être publiés. Rupi Kaur, par exemple, canadienne anglophone qui a publié sur Instagram ses écrits et dessins. De même Cécile Coulon, publiant ses poèmes pendant une dizaine d’années sur Facebook.
Cette écriture libre, courte, lapidaire, ressemble à s’y méprendre à la poésie. Il ne s’agit pas de chercher une définition de la poésie – elles sont multiples et dès qu’on lance le sujet c’est la cacophonie – mais de développer le goût de la lecture pour la forme brève, en vers principalement.


Ecrite, orale, mise en scène et en musique, la poésie est effervescente.
Comment rendre compte de sa vitalité ? Comment faire de son métier d’éditeur un acteur engagé ?

Nos livres doivent être vecteurs d’émotions fortes. C’est une volonté. La volonté de l’éditeur est le ciment d’une collection. Elle est assumée complètement. C’est notre ligne. Elle correspond à des affinités de lecture et à un message.
Avec Cécile Coulon, nous dialoguons autour de ces émotions. Il faut que les textes nous touchent tous les deux. Une fois que nous les avons choisis, nous les soumettons à Sophie de Sivry qui donne le feu vert.
Le lecteur et l’éditeur que je suis ne cherchent pas les mêmes choses : comme éditeur, je cherche à être traversé par des émotions fortes : toute la palette de colère, tristesse, rire, joie…
C’est ce que j’ai envie d’envoyer comme message au lectorat de L’Iconopop.
L’engagement vis à vis des auteurs est très important. Un auteur publié souhaite que ses poèmes soient lus. Parfois les éditeurs ne font pas le travail nécessaire. Ce qui me dérange aujourd’hui, ce sont certaines pratiques éditoriales avec des personnes qui n’ont pas la volonté de vendre les livres.

Pour une grande partie des auteurs et des éditeurs de poésie, on sent comme un malaise à parler d’argent, de ventes, d’élargir le lectorat. Comme si rester confidentiel était satisfaisant. Comme si vivoter avec des bourses d’écriture, des aides à l’édition était suffisant. Je m’insurge contre cette pensée qui selon moi tire la poésie vers le bas. Je souhaite que la poésie soit pour tout le monde, et pour atteindre ce but, il faut changer de mentalité.
Vendre un livre, c’est se donner des moyens de diffusion, en parler, être présent en librairie, trouver des techniques de distribution, faire du dépôt vente. Il ne faut jamais oublier que le livre est la première industrie culturelle de France. C’est une fierté. La poésie, cette pratique culturelle, artistique, littéraire, qui est l’essence même de l’humanité, est beaucoup trop invisibilisée en France – ce n’est pas le cas dans d’autres pays. C’est anormal et révoltant. Avec L’Iconopop, nous nous sommes décarcassés pour toucher un grand public et nous y sommes parvenus.


Suzanne Rault-Balet, Des frelons dans le cœur, L’Iconopop, Ed. de L’Iconoclaste, 2020



La lecture prend des formes multiples. Comment la lecture évolue-t-elle quand elle devient un métier ? Lit-on pour éditer comme on lit pour soi-même ?

Pour ma part, je suis instinctif dans mes choix de lecture. Autonome. Peu de gens me conseillent. La plupart du temps je me laisse guider par moi-même. Je suis un peu sauvage.
Mon goût pour la lecture remonte à bien avant ma vie professionnelle, à l’enfance. J’aurais pu rester un lecteur en ayant une activité professionnelle éloignée du livre. Quand j’ai quitté mon master d’édition, je ne voulais plus travailler dans ce milieu. L’expérience m’a conduit à le fuir. J’ai débuté ma vie professionnelle dans un théâtre. J’ai adoré le théâtre, mais j’ai été rattrapé par les livres : c’est la Librairie de Paris où j’étais client qui m’a mis le grappin dessus.
En tant que libraire, lorsque je lisais j’avais en tête la manière dont j’allais pouvoir parler des livres et j’envisageais la façon de les vendre.

En devenant éditeur, mon rapport à la lecture a changé. C’est un peu bizarre, les métiers passions où tout se mélange.
J’ai trois types de lecture maintenant. L’un est très professionnel : je me demande si le texte que je lis correspond à la ligne éditoriale de l’Iconopop. Le deuxième type de lecture concerne la préparation de mon podcast : quand je lis un recueil de poèmes, je me demande si je vais le traiter dans un épisode. Le dernier type de lecture en revanche est devenue gratuite : quand je lis un roman, je ne me pose plus la question de savoir comment je vais le vendre, j’essaie d’être détaché de tout enjeu. Même si bien sûr je passe mon temps à réfléchir à ce que je lis, à le contextualiser, le mettre en perspective avec d’autres lectures…



« Pour redonner goût au poème, cet art direct, brut et sans chichis…  », Alexandre Bord a créé le podcast Mort à la poésie, dans lequel il lit à voix haute des textes qu’il aime. Pourquoi lire à voix haute ? À quel genre de poésie prêter sa voix ? Comment faire sien le rythme d’un texte et ses sonorités ?



Ma première appréhension de la poésie est une lecture silencieuse. Cependant, pour mon podcast, « Mort à la poésie », je me pose la question de savoir si je peux l’oraliser. Certains textes sont trop casse-gueule. La poésie narrative qu’on pourrait qualifier de lyrique convient bien. Il serait plus difficile pour moi de choisir des poésies expérimentales basées sur le son. Les poèmes brefs ne sont pas forcément non plus ce qui convient.

Dans le podcast, je ne lis quasiment que des auteurs vivants. Ce qui me touche, c’est quand ils m’ont entendu dire leur texte et me remercient d’avoir bien restitué leur parole. Je ne vais pas oraliser la poésie comme eux pourraient le faire sur scène.
J’ai ma propre interprétation. Je place les silences comme je le sens. C’est presque du premier jet, parfois du second ou troisième. Je peux reprendre si je ne suis pas satisfait. Je fais un peu de montage, notamment les silences que j’enlève ou ajoute.

Je travaille comme un musicien. Je joue avec ma voix. J’ai trouvé mon ton à l’enregistrement, au micro, un peu plus grave et lancinant. La mise en voix est particulière, tout le temps la même, sauf quand certains textes ou humeurs me font faire des variations. En lisant Bukowski par exemple, je trouvais marrant de jouer une sorte d’ivresse avec ma voix. Mais c’est rare. J’essaie d’avoir des lectures émotives sans surjouer.

Baptiste Pizzinat, Womanizer, L’Iconopop, Ed. de L’Iconoclaste, 2022



De la lecture à l’écriture, la frontière est ténue. Peut-on éditer les autres sans écrire soi-même ?

J’écris un peu. De la poésie au lycée. J’ai continué régulièrement jusqu’à mes 22 ou 23 ans. J’ai publié deux recueils de poésie. Puis un troisième livre hybride un peu plus tard.
Ensuite j’ai eu comme un grand vide, et c’est ainsi qu’est né le podcast : une amie musicienne m’a dit que quand elle n’arrivait pas à composer, elle faisait des reprises. Elle m’a dit : tu n’arrives pas à écrire ? Fais des reprises !
Lorsque j’écris, j’essaie d’écrire quelque chose que je n’ai pas lu, aussi bien dans le fond que dans la forme. J’adore l’humour en littérature.

J’ai toujours considéré qu’un bon auteur était drôle. J’étais matheux et j’aime les contraintes et les formules mathématiques. J’ai eu une première passion pour l’OuLiPo que je trouvais très ludique. J’aime écrire sous contrainte, que ce soit un jeu et qu’il y ait une part de dérision, alors qu’en poésie, il y en a assez peu, sauf par exemple, dans J’envisage l’impossible d’Arthur Navellou et sa pratique de l’autodérision et de l’art de la chute dans des pirouettes bien lancées. Souvent les auteurs se prennent trop au sérieux, c’est dommage.



Arthur Navellou, J’envisage l’impossible, L’Iconopop, Ed. de l’Iconoclaste, 2021



Si pour Jacques Prévert, « la poésie, c’est un des plus vrais, un des plus utiles surnoms de la vie », en même temps, elle peut faire peur. Quelles nouvelles formes de visibilité inventer pour la faire découvrir au plus grand nombre ?

Depuis mon travail à la librairie, mon fil rouge est d’élargir le public de la poésie. Montrer qu’elle peut plaire au plus grand nombre. C’est ce qui me tient depuis des années. La meilleure façon de faire est de montrer que la poésie est capable de nous émouvoir autant que la musique ou un roman. Car ce qui dirige la plupart des personnes vers des œuvres d’art, c’est le besoin de vivre des émotions.
C’est ce qui se passe quand on est libraire et qu’on ose recommander un livre à quelqu’un. J’essaie d’être en adéquation avec la personne. C’est très particulier de choisir un livre plutôt qu’un autre parmi des milliers et de dire : c’est ce livre-là que vous devriez lire.
Le mot poésie fait peur.
J’ai une amie qui a créé un compte Instagram, « la poésie me fait peur », et ses choix sont résolument contemporains et touchent un lectorat jeune et curieux.
Après le lycée et la façon dont la poésie est enseignée, il y a une perte de lectorat – c’est valable aussi pour la littérature, mais c’est moins flagrant. C’est quelque chose de très français. Cela ne se passe pas comme cela au Québec ni en Belgique non plus. Il est aussi plus facile de s’assumer poète en Afrique francophone. Il y a comme un malaise en France quand on parle de poésie : sans cesse revient en tête l’image du poète maudit qui ne peut être reconnu qu’après sa mort.
À L’Iconopop, nous cherchons une porosité entre la poésie et la pop culture. C’est-à-dire la culture qui va rassembler des gens très différents, être à

la fois populaire et gage de qualité. Le juste milieu. Comme l’est au cinéma Star Wars, en musique Madonna ou en poésie Jacques Prévert.
Le parfait exemple de ce que nous proposons est notre traduction des poèmes du chanteur du groupe Rammstein, Till Lindemann. C’est la traductrice, Emma Wolff, qui nous a apporté le projet, et elle a eu un super flair nous concernant. Chez Till Lindemann, les paroles des chansons sont parfois dérivées de sa poésie. Lindemann est traduit dans une dizaine de pays, mais rien n’était fait en France. C’était pour nous une évidence : Rammstein est un des groupes de musique les plus importants dans le monde. Des gens apprennent l’allemand grâce à lui. Sa poésie est atypique, elle se situe à la fois dans une tradition romantique allemande, mais elle ne semble également appartenir qu’à lui.
Nous apportons aussi une importance à la présence de la poésie sur scène. Nos auteurs se produisent parfois avec des musiciens. Certains chantent, d’autres lisent ou déclament. Le lien entre la poésie avec la chanson est évident, ce sont deux pratiques jumelles.
Enfin, nous aimons que nos livres soient illustrés. C’est aussi une vieille tradition qui s’est un peu perdue de faire dialoguer la poésie et l’image. Ce n’était pas prémédité qu’on le fasse, mais les auteurs qui ont inauguré la collection nous ont proposé des illustrations (collages ou photographies), et c’était pour nous comme une évidence. Cela rend le livre moins effrayant et nous aide à rendre la poésie plus accessible.





Dominique Ané, dessins d’Edmond Baudouin, Le Présent impossible, L’Iconopop, Ed. de L’Iconoclaste, 2022



https://www.editions-iconoclaste.fr/genres/liconopop/
https://mortalapoesie.lepodcast.fr

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