Marc-Henri Arfeux, Verger du cercle dévoré (France)

Le deuil. Pays blanc

« Il est nuit, ce matin par la blancheur / de ce brouillard », « en ce jardin d’hiver qu’est ma maison ». D’un poème à l’autre, la brume enveloppe le Verger du cercle dévoré, nie les distances et approche de si près son visage de mort que le poète ne voit plus que lui.
Le recueil est un livre de deuil que Marc-Henri Arfeux consacre à la mémoire de deux mères.

Douleur. Et ruines. Il fait presque nuit et jamais tout à fait jour dans ce Verger. Un enfant demeuré vivant dans le corps de l’homme cherche l’accès au territoire rayonnant que sa mère lui offrait autrefois lorsqu’elle ordonnait la nature à sa mesure. « Le monde fut cercle ». Il est maintenant « enfermé dans un carré désert », cerné par « les puits de la folie » et dévoré par la mort.

Au long des pages, tout s’efface. Indéfini et déserté, le territoire n’est plus qu’un non lieu ni intime, ni commun, envahi par le brouillard, où l’enfant « très nu, très seul et seul » se désespère. « Ô jour de non réponse » !

Image primitive. Intraitable absence.
Pour l’en protéger et le sauver des « cris cernés d’acier », des « grands couteaux de foudre » et des « reflets qui désenchantent », le poète replie autour de l’enfant des images en berceau. Par la grâce de l’écriture, sur la pâleur de « cire », d’« aube inanimée » et « d’eau lunaire » du pays funeste, Marc-Henri Arfeux dépose la neige, le gel, le givre et ses cristaux. Il use de la blancheur comme le peintre sur sa toile pour la magnifier. Offre à l’enfant le lait. Car telle est la présence de la mère qui manque dans le vide ouvert.
Instant de révélation.

Seul recours pour survivre à la disparition, la souffrance allume dans ce paysage d’hiver une lampe si intense qu’elle en devient pure présence. Elle illumine le Verger d’une conscience aiguë. Les poèmes décrivent le face à face avec l’insondable « éblouissement de l’Ange ». Grâce féconde, « au blanc naissant de l’ébloui. (…) à la splendeur du blanc » dont il fait l’expérience, le poète trouve l’entrée du Verger.

Tu dis : “porte”,
Et voici le visage qui prononce un silence,

Eblouissement de l’Ange
Au blanc naissant de l’ébloui.

Tu dis : “porte”,
Et c’est oiseau de vague
A la splendeur du blanc.


Tu dis : “porte”,
Et c’est le nom devenu stèle
Trois fois donné dans la blancheur.
Il n’y a plus de blanc, de stèle ni de clarté
Nouant le signe de tempête
Au déhanché de son offrande ;

Seulement cela :
L’éblouissant
Aveugle vide ouvert
Dans le matin de sa vision.”


Le chant d’Orphée. Plainte funèbre

Entre la mort et son acceptation, puisque le poète accepte de se perdre – car « Dédale est le flambeau qui te gouverne » -, le territoire s’ouvre devant lui comme s’il ouvrait les yeux.
Il entre alors au royaume des morts et du « très haut silence ». C’est un Verger dont il ne reste que l’« herbier d’hier ».
Et le vent.
Le vent, en ces parages mortels, seul capable de renaissance.
Le vent, et son souffle, porteur de rémission.

« D’un clair feuillage voudrait le vent / Donner asile. (…) / D’un clair feuillage voudrait le vent / Donner promesse ».
Un chant se lève, « … un chant ténu / Que l’on attendait pas / A contre-mur d’orage ».
À travers lui les poèmes se respirent.

Se prononcent, s’exhalent et s’attisent au chaud à chaque inspiration. Ils se gardent en bouche, car le poète travaille les répétitions et les assonances. Parce que les poèmes sont la barque de Caron qui traverse le fleuve, ils apprivoisent le deuil par le flux et le reflux du chant.

Le rythme est une sûre embarcation. Conservant la distance et éloignant les obstacle, la régularité des vers emporte, se rompt et s’allonge, mais se reprend toujours dans un jeu entre équilibre et déséquilibre où le poète joue à faire de lui-même par l’écriture le double de « l’impalpable » qui « peut venir ». Mystères d’un rite. « Par instrument de souffle / aux doigts de l’invisible », il avance sur les cendres. Qui le portent. Qu’il emporte. Vieille barque de mots pour se diriger à travers la brume et la douleur.

La voix tient son fil. Sur les « sept lents colliers » d’un chapelet, le chant-prière ordonne un à un des noyaux d’ombres et de lumières.

“L’oiseau devient
Par instrument de souffle
Aux doigts de l’invisible.

Il entre dans la source
Vibrant vivant d’un arc
Où le jardin du cœur.

Sa ligne de regard
Prolonge un chant
Donnant écho au monde

A la lumière.”


Le dentellier. Attisant le feu

Écriture, tremblante renaissance.
Écrire est un feu sec qui flambe, craque, s’éteint et redouble, inscrivant l’espérance dans notre finitude. Du Verger inanimé, les poèmes font une « bougie infiniment frôlée ». Feu, dans le pays blanc. L’incendie rend au monde sa vitalité et au poète son corps pour déambuler « par les objets sensibles ».

Marc-Henri Arfeux est un dentellier. Ses outils sont l’épine, l’aiguille, la griffe et le ciseau. En nœuds, fils tendus et trouées, « les doigts légers manient leur instruments de solitude ». Les mots s’entrelacent et le chant s’ajoure. Dans un élan incantatoire, le poète supprime les articles. « Verger du cercle dévoré » écrit-il en titre. Ses mots « cherchent lueur », « au lieu qui fut baiser » et qui « portait colombes / et beau lilas d’enfance ». Dans ce tissage d’ellipses et de mots télescopés, la pensée se rassemble dans des apparitions.

Du vide laissé par la mère, le poète fait le lieu même des retrouvailles. Il est la condition de l’échappée hors du blanc pays de deuil. Toutes au savoir-faire du dentellier, ses « mains cherchent l’issue ». Elles soulèvent sous la précision des mots beaucoup d’incertitudes. Les termes portent en eux-mêmes leur contradiction. Puisqu’il est

question de détours et d’énigmes, un état général « évasif » appelle à l’ouverture pour mieux rentrer chez soi.

Le poète trouve « la lueur dans la dévoration ». Ainsi, l’enfant « ouvre l’amande, / et le verger devient / ce double fruit d’espace. ». « Un amandier traverse la maison », alors « le jardin rouvre les seuils » et pour le poète « s’ouvrent les seuils de vastes chambres ».

Au centre – « rosier nu de l’évasif » – se cache la rose flambante. « Lampe attendue ». Oiseaux, « rougeoyants de l’ombre / Avec leurs becs tenant l’épine ».

La rose est au Verger l’arcane du cœur dévoré d’un profond amour rendu à lui-même. Dans les ajours de la dentelle se découvrent un « Orient », de « rouges étoiles » et l’éclat chaud d’un « beau renard ».

À attiser le feu, « voilà que l’effacée remonte ». Devant l’évidence de sa présence, même la lumière de la bougie pâlit. Le livre s’achève dans un recueillement nourri d’arômes répandus, d’adoration et de longs silences. De toutes les images travaillées demeurent un peu de rouge teintant le blanc, sur un fond de vibrations qui tendent à l’immobilité et embrasent l’amour jusqu’à sa transparence. (AMZ)

“La nuit t’a dit :
Regarde ce noyau
Dans le désert d’un fruit.

Regarde, au centre de sa lampe
L’oiseau de l’avant-jour,
Comme un visage intime

Et détourné vers ses ailleurs.

Il veille un horizon
Qui n’a de ligne pure
Que par ses yeux
Au rosier nu de l’évasif,

Tandis que les ténèbres entrecroisées
Cherchent lueur
Dans la dévoration.”


Note de lecture par Anne-Marie Zucchelli

Marc-Henri Arfeux, Verger du cercle dévoré, Editions Alcyone, 2021, coll. Surya
https://www.marchenriarfeux.net/ et https://www.editionsalcyone.fr/

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