nouages

décembre 2023

Lorsque s’ouvrent certains lieux d’eau : Eugène Boudin

Lorsque s’ouvrent certains lieux d’eau : Eugène Boudin Lorsque s’ouvrent certains lieux d’eau – sous leur sel, un peu de bleu comme un havre – tant ils débordent de surabondance, il me semble que je ne cesse de croître. L’oreille attentive au son de l’air parmi ses amples mouvements, le regard vivant la mer, la fraîcheur et la chaleur dispersées tour à tour sur la peau font de moi un grand chant de tout. Remise aux sables où toute terre s’unit à l’eau, le corps soyeux d’algue retrouvant l’eau, en des lumières comme dans l’eau, donné au ciel, je chemine sur le sable d’aventure jusqu’aux vagues vives. Il y a au Musée du Havre, un ensemble de bords de mer peints par Boudin où je reconnais la figuration de ma joie. Eau ! et la lumière déploie à l’infini ses archipels. Une façon d’exister en des baies d’aventure où la terre et le ciel renoncent à leur séparation, où tant de forces travaillent sans effort. Sans crainte, mes yeux se ferment à présent sous l’eau qui monte en moi en des appels fastueux et des paquets de mer. Je suis elles ; les vagues me menant où mon désir d’être est d’être portée aux crêtes et de rejoindre le ciel. Eau, et c’est la vibration de l’écume et le son du ressac. Ma voix à leur voix pareille. Dans la mer intérieure, si luxueusement malléable, grise sur le blanc de la toile, bleue, brune, verte au ras de l’eau et de l’air, je file sous le pinceau, portée à la dérive sur la double face où la mer et le ciel, dessus et dessous, se soulevant, montrent alternativement leurs visages interchangeables et pareillement mouvants. Je plonge avec le peintre dans les eaux figurées comme nagent les poissons dans les trous de plusieurs mémoires. Dotée d’un bel âge intemporel, je fends en deux le miroir pictural et les grands oiseaux sur l’aire d’huile dense tracent en moi leurs lignes immatérielles. Anne-Marie Zucchelli, automne 2023 Eugène Boudin, Scène de plage, Le Croisic, 1892, Muma, Le Havre https://www.muma-lehavre.fr/fr

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Ce que la vie me donne, je le confie au silence : Johannes Vermeer

Ce que la vie me donne, je le confie au silence : Johannes Vermeer Johannes Vermeer, La leçon de musique, 1662-1665, Royal Collection, Londres Dans ma maison, j’ai accroché une première carte postale, La leçon de musique de Vermeer. Ce que la vie me donne, je le confie au silence. Sollicitant le pas sur tous les autres sens, il germe dans l’amande, mon foyer ; retient les tambours avant qu’ils ne résonnent ; et se déploie lentement dans les cosses d’un lieu où je suis, fermant les yeux. Est-ce encore le bruit du vent ? Si je suis fatiguée, je ferme la porte. Alors, le silence prenant propriété de moi ouvre un précipice. Vision rebondissant entre les murs ; le silence s’étend sur un sol dallé de blanc et noir. Je le prie de s’installer doux avec moi et de me confier ses titres de possession. Car ma quête est bien d’une maison, un lieu dans l’espace où je sollicite ma présence ; un domaine familier où toute aile sera dépliée, toute solitude bannie et l’erreur corrigée. Pour que tout soit à sa place, je pose ma main sur les meubles. Ils sont là pour cela. Pour payer mon passage, aider à ma transformation en me gardant vive au cœur de ce qui est immuable. Ne m’oubliez pas, dis-je au pichet blanc, au miroir, à la table aux pieds contournés, au tapis sur la table, au fauteuil et au violoncelle. Je demeure étonnée devant la métamorphose du silence à user son immensité sur des objets mineurs. Cependant, lorsque Vermeer ouvre les volets, le jour entre dans la maison ; le pinceau lance en l’air tant de blancheurs nouvelles qu’il rend chaque chose très fraîche et sonore sous ces retrouvailles. Ce qui s’endormait alors – où mon cœur s’oubliait -, chevauche maintenant une rumeur claire. Oui, oui, dit mon cœur, qui se sauve à son tour hors de la maison. Anne-Marie Zucchelli, automne 2023

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Georg Trakl, « L’homme est regard »

Georg Trakl, « L’homme est regard » Décembre 2023 : « L’homme est regard, Berger habitant le silence crépusculaire des troupeaux, La patience des hêtres rouges… » écrit Georg Trakl. Une poésie couleur de l’incendie. Où les mots brûlent. Poésie fulgurante qui s’illumine et s’éteint pour mieux nous ouvrir les yeux. Mélancolie Ombres bleutées. O sombres yeux Qui longuement me regardent en passant. Des sons de guitare accompagnent en douceur l’automne Dans le jardin, dissous dans des lessives brunes. Les ténèbres graves de la mort naissent Sous des mains de nymphe, des lèvres rongées Sucent des seins rouges et dans des lessives noires Flottent les boucles humide de l’adolescent Soleil. Extrait de Crépuscule et déclin Occident (extrait) Lune, comme si un mort sortait D’une caverne bleue, Et des fleurs beaucoup Tombent sur le sentier rocheux. Quelque chose de malade pleure argenté Près de l’étang du soir, Dans une barque noire Des amants sont allés à la mort. Ou bien sonnent les glas D’Elis à travers le bois D’hyacinthe, Mourant à nouveau sous des chênes. O la forme de l’enfant Faite de larmes de cristal, D’ombres nocturnes. La foudre éclaire la tempe L’éternelle glacée Quand sur la colline verdissante Retentit l’orage de printemps. Extrait de Sébastien en rêve La nuit a avalé des visages rouges, Le long d’un mur de crin Un squelette d’enfant tâtonne dans l’ombre De l’homme ivre, rire brisé Dans le vin, tristesse ardente, Torture de l’esprit – une pierre se tait La voix bleue de l’ange Dans l’oreille du dormeur. Lumière en ruine Extrait de Poèmes épars, 1912-1914 Retour (extrait) Quand le soir respire un calme d’or, Forêt et sombre prairie devant, L’homme est regard, Berger habitant le silence crépusculaire des troupeaux, La patience des hêtres rouges ; Si clair, l’automne étant venu. Sur la colline Le solitaire écoute le vol des oiseaux, Le sens obscur, et les ombres des morts Autour de lui se sont rassemblées plus graves ; De frissons l’emplit l’odeur froide du réséda, Les cabanes des villageois, le sureau, Où l’enfant jadis habita. Les poèmes sont extraits de Georg Trakl, Œuvres complètes, traduites de l’allemand par Marc Petit et Jean-Claude Schneider, Gallimard, NRF, 1972

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« Lueurs » d’Eva Lemay Guerin, Ateliers de Sainte-Adresse

« Lueurs » d’Eva Lemay Guerin, Ateliers de Sainte-Adresse Un jour de grand vent, je suis montée le long de la mer jusqu’à l’Espace Claude Monet à Sainte-Adresse, pour découvrir l’exposition d’Eva Lemay Guerin, Lueurs. Une bande rose où coule un peu de bleu, choisie pour l’affiche, avait attiré mon regard. Paysage ou abstraction ? J’étais curieuse de découvrir un travail de peinture à l’huile et ce qu’une artiste d’aujourd’hui fait des lumières et des mers peintes avec tant de bonheur et de liberté depuis plus d’un siècle. Ce qui m’a touchée dans le travail d’Eva Lemay Guerin est une suspension de l’image à la limite de la représentation. Le goût de la couleur mène l’artiste. Peut-être est-ce à travers son excès même, sa présence pigmentaire si marquée, qu’Eva Lemay Guerin accède au paysage. Par ce qui en déborde. L’attente ici est lumineuse. Absorbée par l’immensité d’un paysage, ses mouvements visibles, ses ombres puissantes et ses lueurs emmenées. Cependant, pour l’exprimer il faut à la peinture toujours moins. Renoncer. Questionner la figuration. Aimer surtout les fines traînées de bleu sur le bleu, le glacis faisant leur eau plus mince sous le ciel. Réduire l’espace à n’être que le rectangle d’une toile. Le rendre à la dimension de notre regard. Alors le mouvement du pinceau sur la toile soulève les hésitations une à une jusqu’à gagner cette place en nous où vit un paysage double – mer, falaise, ciel -, serein sous tant d’incertitudes. Quelque chose ne m’abandonne jamais : l’observation de ce geste, la manière dont il se pose, son rythme et le pas qu’il m’amène à accomplir à mon tour. Peindre simplement cela, un passage. Simplement son équilibre fragile, signe émouvant d’une attente inexprimable autrement. J’inscris un instant mon existence dans cette matière picturale – pâte, grain, pigment – où s’invente toujours d’autres façons d’être au monde. « Lueurs », peintures Eva Lemay Guérin, Ateliers de Sainte-Adresse, Espace Claude Monet, 2023 https://evalemaypeintre.com/ https://www.ateliersdesainteadresse.fr/evenements-expositions

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Regards sur la nature, chez Agnès Szaboova au Havre

Regards sur la nature, chez Agnès Szaboova au Havre Un après-midi de novembre, dans la galerie d’Agnès Szaboova au Havre. Dehors, vent et fraîcheur. Dedans, les œuvres accrochées suffisent pour que l’après-midi tournant à la pluie déploie une nature double, mouvante, colorée et vibrante. De cette visite, je retiens quelques impressions vives : Un envol de lumières et de couleurs, un indestructible rose, rouge de naissance, lampes allumées sur l’immense nature : ce sont les fleurs de Christelle Lollier Guillon. Au centre de la pièce, des vagues, vivaces miroirs, emportent le regard en leurs mouvements. Zuzana Kleinerová pose la feuille dans l’eau et laisse la mer agiter l’encre à son gré de source échappée, excessive. Dans l’immobilité d’un visible hiver, Thierry Farcy choisit l’incise et déplie une vision photographique semblable à une gravure sur roche. Du paysage, il reste peu de chose, si ce ne sont les lignes légères et incertaines d’une trame qui se répand comme un ruisseau. Thierry Farcy, Arbres morts, photographie Zuzana Kleinerová, ActionOceanPainting, encre sur papier Christelle Lollier Guillon, Champ de tulipes, impression numérique sur Dibond Christelle Lollier Guillon, Réjane, impression numérique sur Dibond Regards sur la nature – Jacques Blouin, Thierry Farcy, Philippe Guesdon, Zuzana Kleinerová, Christelle Lollier Guillon, Galerie Agnès Szaboova, Le Havre, novembre 2023 https://www.agnes-szaboova-gallery.com/expositions

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Thierry Pérémarti, « De nuits en nous nous n’avons plus »

Thierry Pérémarti, De nuits en nous nous n’avons plus Automne 2023 : Lecture du recueil de Thierry Pérémarti accompagné de dessins de Corine Pagny. Approcher peu à peu les textes. Tant de blanc autour de chacun d’eux. Un silence accompagnant une parole ramassée. Tenue au creux de la page. Au cœur, les mots, comme des animaux attrapés dont le museau renifle les odeurs de nos peurs et de nos courages et nous enveloppe d’un espoir brûlant et sombre. Ces textes courts et denses luttent contre le néant. Ils me semblent être les fragments d’une déflagration, rassemblés pour faire corps et prendre sens. Eteins les silhouettes les nudités nôtres, le ciel chauve où je prends racine. Apporte-moi l’herbe coupée qui chante encore, brouillard bu strident sous la langue – que je tienne parole, ourle le monde à bâtir, redevienne le creux où tu logeas. Arrachée du cœur, qui donc scella notre lumière ? Inverse-nous le temps passé. Recouds nos mains, elles hurlent. Qu’on ne s’y trompe pas. J’aurais voulu le moindre bruit à ce silence, aussi que durent l’innommé et le mystère de ce qui nous éclaire. Tout, où se perdre. L’élan comme la chute. Aurions-nous si bien dispersé cette vie au vent ? Raconte-moi nos sangs en moi qui coulent. En fond de gorge, je goûte ce qui n’a pu être : les fruits âgés, le miroir éteint. Puis, mémoire consentie au dos des ombres, doucement je cisaillai la source les eaux. Offerts au front des oublis nous partîmes, aurait-il fallu lisser les ronces, s’en tenir aux lisières ? Ne rien dire qu’on ne sût déjà ? A peine un regard conjugué, à peine un signe à l’horizon, je vis au mitan au noyau où ton odeur enivre, heureux d’appartenir. Thierry Pérémarti, De nuits en nous nous n’avons plus, dessins de Corine Pagny, Editions Douro, 2023, coll. « Présences d’écriture » https://thierryperemarti.com/publications https://www.editionsdouro.fr/thierry-pérémarti

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Les « yokai » de Marie Lhomet à la galerie Incarnato

Les « yokai » de Marie Lhomet à la galerie Incarnato 9 décembre 2023 : Performance de Marie Lhomet à la galerie Incarnato où elle expose « Peau de papier ». En plus des créations en deux dimensions, Marie Lhomet réalise des costumes de papier et d’osier inspirés de la culture japonaise. Ce soir là, portés par Marie Lhomet, Albine Lambert et Michel Wolfstirm, les costumes donnent vie aux yokai, figures masquées issues des rituels japonais. Le costume de papier porté comme une seconde peau, est un cocon à l’intérieur duquel le corps entre pour renaître dans sa sauvagerie. https://www.incarnato-lh.fr/ www.instagram.com/marie.lhomet

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Au plus près de la lumière : « Sygne » de Marguerite Genest

Au plus près de la lumière : Sygne de Marguerite Genest Alors que je préparais une « Promenade urbaine » architecturale et poétique à Aulnay-sous-Bois, consacrée au groupe des jeunes poètes de l’Orphéon, la fille du peintre Gabriel Robin m’a donné à lire Sygne de la poétesse Marguerite Genest publié en 1973. Le recueil est signé M. A. Genest : « M » pour Marguerite, « A » pour Ambrosini. La poétesse prend pour nom de plume Genest. Elle est « une voix », liseuse à la radio, dit d’elle son fils, le poète Bernard Hreglich. Elle fut dans les années 1950 la compagne du poète Serge Wellens. « Marguerite, ma seule aurore », écrira Wellens, en titre du recueil qu’il publie aux Cahiers de l’Orphéon en 1956. Tous deux se sont rencontrés à Aulnay lors des rencontres poétiques organisées sous le préau d’une école, auxquelles le groupe de l’Orphéon conviait les habitants. Marguerite Ambrosini interprétait la poésie et notamment les poèmes de Wellens. M. A. Genest, Sygne, Guy Chambelland, éditeur, 1973 Je suis entrée dans ce texte comme par un grand saut, surprise par son intense et immédiate vitalité. Dès la première page, la liberté ! Le souffle y court sans se dérober. Les mots abattent les obstacles. Sans gaspillage, par le hasard aérien du rythme du sang, ils ferraillent à travers l’ombre et la lumière dans l’étendue inapaisée du poème. Parfois, le territoire où vit Marguerite Genest ressemble à un champ de bataille où s’usent les appels et les peurs que la fin illumine malgré tout : « lumière comme une arme à bout portant ». D’autres fois, absence ou oubli, ses mots se lèvent en une eau abondante, « une larme brille quand la mer revient ». Puis vient le silence. J’aime ce territoire poétique soulevé au plus près de la lumière. Sans timidité ni fausse pudeur. Avec une fidélité à l’urgence qui me touche. Les mots secoués, éperdus, comme un battant sonnant à la volée. Vitalité ! ici, Marguerite Genest joue à se sentir vivante, là, elle vit de destruction. Mais toujours les mots l’emmènent ailleurs, au rendez-vous des arbres, des vents, d’un merle. Cris, plus que paroles. Cris, pour se rappeler à l’ordre souverain d’une vitalité inépuisable. A l’heure vague où la parole manque, où les désirs se retournent contre eux-mêmes, les cris ont la tendresse tenace ; ils nous démasquent, ils nous poursuivent, toujours plus haut, plus loin, hors des cercles étroits. Alors, en lisant le recueil de Marguerite Genest, il me semble que la poésie rend la distance moins grande entre cette femme et moi comme entre moi et moi-même. Ses mots se portent en flèches de lumière, accentuant les ombres – mais comme ces ombres nous aiment – ; et j’y trouve des mots pour étreindre ce qui voulait s’exprimer : un fil de souffle, des contradictions unifiées, « une planète / ronde unie et forte comme une sphère / Comme une pomme aussi / qui a le goût de la blessure ». La lecture me laisse pressentir que la colère, la douleur et l’effroi même dont témoigne la poète donnent l’énergie. Car la poésie ouvre – « rouge de franchise » – sur beaucoup plus que l’expression de sentiments. Instant d’inattention de la raison – les retenues sont débordées : une musique – sans acte de volonté – se dérobe à la saisie. Et trébuche de mot en mot. Mots : ces vocables simples et parfois endormis, où la musique se réfugie, que la musique effleure et délivre, que la musique entraîne vers un ailleurs. Là, la lecture installe sa nécessité. Lorsqu’elle s’accorde avec le rythme d’une énonciation, un cillement, la marche « sur dix routes différentes » et un peu de poussière résolument écartée, s’élèvent la stupéfaction de comprendre une langue étrangère, le courage de regarder et la jubilation. Une plénitude entraperçue dont je retiens quelques fragments d’or, comme la poète ces mots notés sur une page, signes de la lumière entrevue. AMZ, automne 2023 Sang profond Sang profond. Ne saviez-vous pas ? Moi, depuis que je connais l’Assassiné-Vivant, je sais. Il y a trop de sang. Une petite saignée, une fois, n’a pas suffi. Il en a encore beaucoup trop. Il l’entend couler, rougir, bondir, se battre, hurler, chanter, pleurer, se calfeutrer, faire le mort, ressurgir plus vivace, hâtivement se remettre à filer de la vie (filer, filer, il faut filer injurier et encore filer), bâtir, construire, chercher, trouver, dire Oh, dire Merci, cascader, pénétrer, aimer. Si peu digne, si dure merveille, cher sang détesté, je suis à toi. J’ai si longtemps connu l’Hiver Et pourtant Soleil tu sais ma volupté quand tu me manges Soleil silence au faîte de mes cris. De longs jours sans bouger De longues années sans brûler Il n’y avait personne Maintenant comment vivre L’horreur de la nuit déborde sur la vie A nouveau ne bougeons plus Inertie splendeur réelle Mort seul acte lumineux qui me reste Pourtant ton cri autoritaire merle dans cet après-midi de mai Qu’ai-je à faire d’un cadavre ? Des cadavres il y en a tant et tant Mais vous les morts que j’aime levez-vous soyez les vivants absents Levez-vous Enlevez ces peaux mortes qui couvrent le plancher et cette odeur d’herbe carnivore de planète disloquée Levez-vous il reste encore quelqu’un Un seul suffirait à tout déblayer Un seul mais vivant Le geste lent la voix qui sait – très peu de mots – le son de cette voix presque le silence Le silence la patience Etre en dehors du temps Itinéraire contraire ! Achevée ma chair natale … Ne plus être dans le temps ? Y aura-t-il encore des sourires des éclairs ? et des mots qui seraient plus que des mots … Etre plus que je ne suis. Signature Je suis à tous Je suis à un seul C’est peut-être cet oeil doux et anxieux dans le dedans dans le dehors C’est peut-être cette épée qui caresse C’est peut-être ce noyau immobile et secret Il ne s’est jamais rien passé que ce regard cette caresse cette immobilité de pénombre et de bruit Pour la promenade urbaine, Les

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Denis Emorine, « Sonia Elvireanu, un regard de poète au cœur du monde »

Denis Emorine, « Sonia Elvireanu, un regard de poète au cœur du monde » Lecture par Denis Emorine du recueil de Sonia Elvireanu, Le regard… Un lever de soleil /Lo sguardo… Un’ alba, traduction Giuliano Ladolfi, Giuliano Ladolfi Editore, 2023 Rien ne s’oppose à la lumière, constate Sonia Elvireanu dans un des poèmes de ce recueil. La palette du peintre évoqué en liminaire permet à la poésie d’éclore à la faveur d’un lever de soleil. Soleil… Le mot revient souvent ici: « le soleil glissant à travers tous les murs », « les scintillements du lever de soleil », « le soleil du lieu où les dieux/ont ensemencé le rivage », « …sous le rayon/de soleil ». Cette métaphore filée imprègne et illumine forcément tout le recueil. Inévitablement, la lumière baigne cette poésie. Même l’ombre, l’obscurité semblent factices : « Le noir infusé de lumière n’est pas opaque,/les rayons du soleil s’y reflètent,/brisent l’obscurité comme la lune dans la nuit » « comme dans une symphonie de couleurs » « comme le rayonnement de l’amour » . Le titre nous l’indique clairement, tout est révélé par le regard attentif de la poétesse. Avec Sonia Elvireanu, le bleu semble presque une couleur chaude sous « les ailes de la terre amoureuse», nous dit-elle. Tout resplendit ici. Tout est accord au sens musical du terme. Sonia évoque les dieux, les lieux sacrés où la nudité d’un corps de femme consacre l’éternité du monde et l’accord suprême entre une femme et un homme. Dans le poème Nu sur la terrasse -on croirait le titre d’un tableau- où la poétesse se met en scène, Le regard de l’aimé glisse sur ce corps offert, la nature est un miroir qui reflète un désir sous-jacent, prélude au sacrifice de la femme complice ,à la faveur d’un rite païen en harmonie avec la nature qui préside à la cérémonie : l’autel sur lequel tu es prêt à me sacrifier, l’œil de l’amour sans crépuscule, cette scène de théâtre épiée par le lecteur voyeur est l’ expression même du désir. * Dans ces lieux visités par Sonia Elvireanu, « la lumière perce l’obscurité «  même dans un hiver gris » et le poème monte vers un ailleurs entre sable, mer et ciel, là où les dieux ont laissé une empreinte de mystère. Avant de disparaître ? « Borné dans sa nature, infini dans ses vœux, l’homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux. » écrivait Lamartine.1 * Et pourtant la beauté, l’harmonie , la sensualité célébrées par Sonia n’empêchent pas une allusion à la guerre, si peu voilée qu’elle nous atteint particulièrement. Dans Folie ténébreuse, rien ne nous est donné, aucune indication géographique, même pas un simple nom de ville, une ville en flammes : laquelle ? nous ne le savons pas et c’est d’autant plus impressionnant. Le paysage est flou, voilé par l’horreur ; le brouillard de la démence, s’exclame Sonia Elvireanu tandis que nous pensons à l’Ukraine. L’expression une ceinture de feu revient deux fois. Le contraste avec tout le recueil est violent. Est-ce pour nous mettre en garde contre la beauté toujours évanescente d’un paradis menacé sur terre ? On ne peut répondre avec certitude. Qu’importe. Il est difficile de refermer -et le faut-il vraiment?- cette parenthèse. * Sonia Elvireanu écrit en symbiose avec le monde. Peut-on parler de panthéisme dans cette poésie tellement la nature semble un temple vivant là où l’homme limité et même entravé par sa condition de mortel devrait retrouver le premier matin du monde avec dans la bouche un goût d’éternité ? Le temps semble parfois suspendu en un « commencement sans fin ». Rien ne s’oppose à la lumière même pas l’homme-mur Par la grâce de sa poésie, nous pouvons retrouver le sens de la lumière qui irradie un monde harmonieux, sans fin où il devrait faire bon vivre. Sonia Elvireanu en est la prêtresse, le démiurge Sans guide, nous ne savons pas à quelle porte frapper, où retrouver l’entrée d’un monde perdu ; revenir sur le lieu qui n’appartient qu’à toi croire que tu peux retrouver ton histoire… Les dieux parlent par la bouche de Sonia Elvireanu. Elle est aussi « sur le sable Nausicaa [qui ] accourt pour accueillir/l’étranger jeté sur le rivage par les eaux » Et me revient en mémoire ce bel aphorisme de Nietzsche : « Il faut quitter la vie comme Ulysse quitta Nausicaa avec plus de reconnaissance que d’amour (2) » 1 Méditations poétiques 2 Par- delà le bien et le mal https://www.ladolfieditore.it/index.php/it/catalogo/zaffiro/le-regard-un-lever-de-soleil-lo-sguardo-un-alba.html

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